Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

jeudi 17 mai 2018

La poésie pour tisser des liens

À l'initiative de Nicole Barrière, deux anthologies viennent de paraître sur le thème du tissage. La première s'intitule Tisserands du monde et contient des textes anciens de Homère à Philippe Jaccottet, auxquels s'en ajoutent d'autres qui traitent vraiment du tissage au sens artisanal et concret du terme. Le livre est publié sous l'égide de la Maison de la poésie et des lyrismes du Velay-Forez.


En voici la présentation par Nicole Barrière :

 "Dans l’avant-propos de son livre « Les tisserands », Abdennour Bidar écrit : 

« Un peu partout dans le monde, commencent à se produire « un million de révolutions tranquilles », dans tous les domaines de la vie humaine : travail, argent, santé, habitat, environnement ». J’appelle Tisserands les acteurs de ces révolutions. Leur objectif commun, en effet, est très simple : réparer ensemble le tissu déchiré du monde. »

Installée depuis peu dans la région stéphanoise, celle-ci a une tradition ancienne de tissage, passementerie, rubans et liens, au sens artisanal du métier mais aussi au sens de ces tissages, tressages et liens sociaux très puissants de solidarité.


De la parole du philosophe à la pratique sociale de ma région, j’ai pensé qu’il fallait, comme poète soutenir, renforcer ces liens et ces luttes tisserandes d’aujourd’hui, en étayant avec des textes d’auteurs anciens et en consolidant avec des textes de créateurs contemporains pour constituer un recueil de références autour de ces révolutions tranquilles. 


Si les mots des tisserands font défaut aujourd’hui dans la langue française, quelques-uns subsistent dans le tissage des textes, le florilège des textes anciens vient rappeler le dur labeur des tisserands et autres passementiers, mais surtout témoigne de la parole vivante qu’il faut élargir.


Les textes de nos contemporains ont su « filer » la métaphore pour, ainsi que l’écrit Antonin Artaud « travailler dans la durée »


N’est-ce pas là le devenir souhaitable pour soi, pour l’humanité et pour l’universalité ?


Déjà Paul Eluard écrivait à Philippe Soupault
« Quelques poètes sont sortis

Dix, cent, mille crient

Que la bouche remonte vers sa vérité
Souffle rare sourire comme une chaîne brisée
Que l'homme délivré de son passé absurde
Dresse devant son frère un visage semblable
Et donne à la raison des ailes vagabondes. »

Que ces ailes vagabondes remontent jusqu’aux consciences humaines pour édifier des univers vivables."


*

La deuxième anthologie a pour titre Liens et entrelacs. Elle émane d'un collectif de poètes du monde et complète la précédente de manière plus libre. 


Nicole Barrière l'introduit ainsi:

 « Il est beau... comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie ! »
 
Comte de Lautréamont,
Les chants de Maldoror( Chant VI-§1)


La poésie renouvelle les forces vives du langage, en cela elle est révolutionnaire car elle modifie les nouages du lien social. Ce recueil de textes est un espace ouvert aux multiples croisements de fils de la poésie vivante.

Ainsi nous allons, porteurs des héritages et féconds des œuvres de l’avenir, mais nous assistons aujourd’hui à une reformulation des valeurs universelles qui s’illustre par des mouvements de solidarité et de désobéissance civile et avec le partage de biens immatériels, la poésie en est un, elle se multiplie en se partageant.

En mettant en avant l’importance du lien social dans le processus de création, l’on tend à la fois à abolir les frontières et à replacer l’individu dans une perspective plus humaine qui lui permet d’être réceptif à l’autre, aux autres, au plus éloigné de l’autre.

Par ses passions et ses rêves, le poète dissout l’image solitaire et isolée associée au poète, et faire advenir un individu éclatant, animé et vif et répondant à la définition de l’artiste par Camus : «  Tout artiste aujourd’hui est embarqué dans la galère de son temps. », qui en souligne la difficulté de la tâche,  il écrit : « Peut-être touchons nous ici la grandeur de l’art, dans cette perpétuelle tension entre la beauté et la douleur, l’amour des hommes et la folie de la création, la solitude insupportable et la foule harassante, le refus et le consentement. Il chemine entre deux abimes qui sont la frivolité et la propagande. »

Car il ne faut pas nier l’importance des systèmes dans lesquels nous sommes insérés, mais dit encore Camus « pour cela il nous faut prendre les risques et les travaux de la liberté ».

Dans un contexte de perte de la mémoire collective, la transmission de la langue est plus que jamais nécessaire, les poètes portent l’inquiétude de leur époque, leur mission est d’être témoins et actants de la parole, de sa mise en mouvement pour façonner et réparer les liens sociaux et humains.

Ce recueil « Liens et entrelacs » témoignent de la liberté des créateurs et leur souhait d’œuvrer ensemble des « quatre coins de l’horizon » de l’Europe centrale à l’Amérique latine ; en portant la parole de leur témoignage, pour sortir de l’isolement et faire advenir une parole commune sur les inquiétudes de notre temps.

Compléments :

mardi 10 avril 2018

Conversation transatlantique

J'ai déjà eu dans ce blog l'occasion de rendre compte des livres d'entretiens que j'ai réalisés avec de grands poètes contemporains. Le premier fut Fortune du poète écrit avec Jean Bouhier le fondateur de l’École de Rochefort. Le deuxième Sur la page chaque jour écrit avec Daniel Biga  donnait la parole à un des principaux représentants de la nouvelle poésie qui avait émergé dans les années soixante. Avec le troisième Entre Gascogne et Provence c'était la richesse de la poésie de langue d'Oc d'aujourd'hui qui était explorée au travers des témoignages de Serge Bec et Bernard Manciet. Un quatrième ouvrage complète ce cycle, il s'agit de La diagonale des poètes écrit avec Marc Delouze et Danièle Fournier qui portait sur les moyens que l'on pouvait inventer pour rendre la poésie présente dans la société contemporaine.
À ce premier cycle est venu s'en ajouter un second de conversations. Il est différent du premier car un entretien se veut au service de ce que l'interlocuteur a à nous transmettre. Il s'agit de lui permettre de faire partager au lecteur toute la richesse dont il est porteur. Une conversation ne contient pas la même exhaustivité. Dans le cas présent, le lecteur est témoin d'une interaction dont on ne connaît pas le résultat final. Celui-ci va dépendre d'une certaine alchimie de la parole et de la manière dont chaque réponse va résonner dans l'imaginaire de l'autre .
C'est ce qui s'est produit au cours de l'échange que j'ai eu avec l'historienne et critique d'art new-yorkaise Beth Gersh-Nešić, échange que l'on peut inscrire à la suite des conversations que j'ai eues avec Wernfried Koeffler dans Le poète et le diplomate ou encore avec Philippe Tancelin dans Paroles de poètes, poètes sur parole.


Voici comment nous avons résumé cette conversation en quatrième de couverture :

Beth Gersh-Nešić est une historienne et critique d'art new-yorkaise, Jean-Luc Pouliquen est un poète et critique littéraire vivant dans le sud de la France. Ils partagent une même ferveur pour André Salmon qui fut l'ami intime de Guillaume Apollinaire et de Pablo Picasso. Depuis les deux rives de l'océan Atlantique, ils vont se souvenir de ce début du XXe siècle où il participa en poète et critique d'art à l'aventure du Cubisme. Portés par la conversation, tous les deux vont être amenés à cheminer jusqu'aux créations les plus contemporaines. Dans l'intervalle, ils se seront interrogés sur la place actuelle de la poésie et de l'art en Europe comme aux États-Unis, sur les nouveaux moyens de les diffuser, de les faire passer d'une culture à l'autre. C'est sur le constat d'un art mondialisé, envisagé comme appel à « faire le bien » - comme ce fut le cas dans le passé - qu'ils termineront leur échange.

 André Salmon ayant été un des premiers soutiens de Jean Bouhier lors de la création de L’École de Rochefort, notre échange s'inscrit donc dans une continuité. Il montre même que des deux côtés de l'Atlantique un même esprit peu souffler. Pour y correspondre nous avons décidé de faire paraître également le livre en anglais.


Trait d'union entre les deux éditions, la couverture avec une même illustration du peintre Paul Vilalta.

Compléments :
- Pour se procurer le livre en français et en anglais.
- Le blog de  Beth Gersh-Nešić.
- Le site de Paul Vilalta.


samedi 17 février 2018

Poésie au bord de l'étang de Thau

Nous essayons avec ce blog de rendre compte des initiatives qui sont prises pour rendre la poésie vivante et toujours présente dans la vie moderne. Il y a déjà quatre ans, Michel Bernier nous parlait des lectures qu'il organisait dans une brasserie de Pau. En septembre 2015, c'est Brigitte Maillard qui nous racontait sa présence sur les marchés de Bretagne pour diffuser les parutions les plus récentes des poètes. Nous voici aujourd'hui avec Roselyne Camelio, dont nous avons déjà évoqué l'activité de peintre, pour nous entretenir avec elle des rendez-vous poétiques qu'elle anime au bord de l'étang de Thau.

Roselyne Camelio

Bonjour Roselyne, à quelle nécessité a répondu pour vous l'envie d'organiser ces rencontres poétiques ?

 L'organisation des rencontres poétiques m'a permis de rompre l'isolement dans lequel je m'enfermais inconsciemment depuis la retraite. Elles m'ont permis de renouer avec une vie sociale, et de répondre à une attente : Partager un projet artistique qui rassemble et qui évoque le beau et le rêve. La poésie à laquelle je suis attachée depuis l'enfance, a répondu à ce souhait.

Quels chemins avez-vous suivis pour les mettre en place ? 

 J'ai parlé des rencontres poétiques à quelques amis et lancé un appel par voie de presse pour former un groupe de passeurs de poèmes à Bouzigues (Hérault). Cinq personnes bénévoles ont répondu : Chantal Bayer, Annie Caporiccio, Monique Cazes, Corinne Hardouin, Alain Benet le guitariste et moi-même. Le groupe a adhéré aux objectifs proposés : découvrir ou redécouvrir des poètes connus ou peu connus dans un esprit d'échange et de convivialité, investir différents lieux pour toucher des publics divers (café, salle municipale, bibliothèque.....), s'associer à d'autres manifestations culturelles (vernissage expos, journée des musées, MJC...), choisir une structure d'accueil (foyer rural), pour une aide à la logistique (affichage photocopies micro.....) et une couverture assurance.

Le groupe de passeurs de poèmes

 Quel a été le contenu donné jusqu'à présent à ces rencontres ?

 Chaque rencontre dure environ une heure. La première demie-heure est consacrée à la présentation d'un poète : sa vie, ses écrits, ses poèmes et la seconde est réservée aux œuvres choisies par les passeurs de poèmes (coups de cœur). Depuis mars 2016, nous avons lu la poésie de Jean-Luc Pouliquen, Alain Borne, Juliette Couderc Vercueil, Andrea Genovese, des poètes du Sud de la revue Souffles, des incontournables (Baudelaire,Verlaine, Rimbaud, Aragon, Garcia Lorca...), des poètes de l’École de Rochefort dont René Guy Cadou, ainsi qu'Yves Rouquette, Max Rouquette, Max-Philippe Delavouët... en occitan et en français et de beaucoup d'autres.

Parlez-nous un peu des lieux choisis et du retour que vous avez eu du public. 

En général nous investissons 2 lieux principaux. A la bibliothèque le samedi après-midi, ce sont les séniors qui assistent à la rencontre. L'accueil est chaleureux. Les gens trouvent un réel plaisir à se rencontrer, à échanger des poèmes. La séance se termine par un goûter apporté par chacun. Au bar, en soirée, il a fallu que chacun trouve sa place. Les habitués accoudés au zinc ne participaient pas vraiment. Petit à petit, ils ont tourné leurs chaises vers le coin poésie. Le public, une quarantaine, reprend les chansons du guitariste dont les textes sont en rapport avec les poèmes. La majorité reste en fin de soirée pour échanger autour d'une soupe à l'oignon ou un autre plat préparé par la patronne. Ces moments-là ne sont possibles que grâce au travail des passeurs de poèmes, choisissant dans la palette de leurs émotions, le ton juste pour dire la parole du poète.

Rencontre estivale

Que préparez-vous pour les prochaines rencontres ? 

Les deux prochaines rencontres auront lieu au mois de mars, le 10 à la bibliothèque de Bouzigues, le 17 au Bar du Globe. Elles seront toutes les deux consacrées au poète Jean-Marie Petit qui est, je crois, un familier de votre blog.

Tout à fait, nous avons eu plaisir à l'accueillir ici plusieurs fois. Merci à votre tour de faire partager sa poésie à votre public et bonne continuation dans vos rencontres.

Complément :
Pour être informé des rencontres poétiques de Bouzigues, contacter Roselyne Camelio : roselyne.camelio.varlet@gmail.com