Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

samedi 4 février 2017

Alep

En juin dernier, Jean-Albert Guénégan était intervenu dans ce blog avec un Billet d'été. Nous le retrouvons en ce début d'année avec ce texte poignant inspiré par la guerre en Syrie et ses terribles conséquences sur la vie des habitants du pays.

Alep - Photographie de Karl Foster sous licence CC0

Suis de ces terres prophétiques venues de loin,
au-delà  des montagnes, des ponts
et des dieux dans les poussières du sable.
 Des d’années dans l’enfer des armes. Les rivières lassées de couler sont rouges du sang de mes  frères, le mien aussi. Ici est mon pays mais les têtes sont folles, trop de malheur à n’en plus pouvoir.

Cette nuit là, je n’ai pas pris la mer mais la route et me suis enfui, arraché mon fils de l’horreur. Impossible de revenir en arrière et pourtant…
Pas de bagages, seulement la peau, les os, la guitare poussiéreuse, désaccordée sur le dos qui pendait, muette et dans le cœur, la peur. La pâle étoile que je suivais semblait aussi en perdition. Béni de larmes, je marchais sans arrêt, dans le noir, sans oublier mon chant d’espoir alors que le ciel me ramenait chez moi. J’égrenais trois ou quatre notes de musique lancinante et deux mots d’amour repris comme un refrain. Mon fils s’épuisait à me suivre. Main chaude dans sa main glacée, je lui ai dit : chantons pour rester humains.
La route nomade et sans retour m’attristait.
Elle me donnait du courage aussi pour avancer vers une terre où je ne suis pas né.
Je ne savais pas vraiment si je passais la frontière, j’étais quelque part et peu importait où.
Cela n’avait rien d’un voyage d’agrément ni d’un abandon des miens. Déchiré, endeuillé, mon cher pays qui n’enfantait plus que la mort, m’échappait. En sa terre, il a retenu ses roses.
Oui, je chantais mais fallait-il que je chante ! Sans arrêt avec mes mots vieux, dans l’espoir qu’ils peignent ma vie d’un peu d’espoir. A tout jamais, s’éteignait le malheureux soleil de là-bas mais je fixais l’horizon sans été, bédouin vagabond égaré, apatride en souffrance zébré de foudre priant le jour de se lever enfin. Absent, muet et le cœur ailleurs chargé de peine infinie, les yeux plus que la voix criaient ma peine, j’oubliais mes rêves les plus déments, perdais les clés de mon  âme, Alep, Palmyre, mon pays, ces martyrs. Je marchais sans fin, encore, toujours mais mon fils main dans la main, sous le bras, avec au cœur le chaos, mes peurs et le souvenir des cris d’enfants brûlés de la terreur des hommes,    guidé par le bleu du ciel mais ne sachant plus par où s’était évadée la belle et noble humanité.
Aujourd’hui, je n’ai rien au-dessus de la tête.
Un toit, est-ce trop demander ? La vie d’hier m’est d’un poids… Comment oublier ça ?
Elle ne s’éloigne pas et ne s’effacera jamais, celle de demain m’est encore inconnue.
Dans les yeux que je sèche, la mort vit partout, des cimetières veillent les cierges des étoiles,
je reviendrai au soleil plus tard
vivre dans la maison du monde,

je ne rentrerai pas ce soir.
                                                                    Jean-Albert Guénégan

samedi 21 janvier 2017

Le souvenir de Michel Miniussi

Michel Miniussi (1956-1992) était un écrivain occitan que ses amis n'oublient pas. Ils continuent d'éditer son œuvre d'un grand raffinement restée pour une bonne part encore inédite. Jean-Pierre Tardif, déjà intervenu dans ce blog, m'a aimablement autorisé à reproduire ici la présentation qu'il a faite de Gràcias (Non deo) dernier livre paru de Michel Miniussi.


Les textes réunis ici, à la suite des recherches de Xavier Bach et du travail de Stéphane Lombardo pour la mise au point de la version occitane ainsi que pour la traduction de la première partie du recueil, ne sont pas des œuvres « secondaires ».

Les lecteurs qui découvriraient l'écriture de Michel Miniussi pour la première fois à travers le présent ouvrage la découvriront au fil des pages dans tous ses traits constitutifs. De plus, ils auront accès à la source, à l'origine même de ce qui sera le parcours littéraire du jeune écrivain,  tant pour ce qui est du traitement des thèmes que pour la langue. Et cette approche « originelle », où les lieux sont directement présents, avec les noms mêmes qu'ils ont dans la réalité, où le désir et ses configurations les plus charnelles sont au cœur des textes, s'avère particulièrement troublante et bouleversante.

Certes, il y a ici, comme dans toutes les œuvres de Michel Miniussi, cette grâce singulière qui s'attache à l'évocation simultanée, sur les ailes du désir, des paysages et des êtres, où le frôlement est toujours en même temps celui de la lumière et des corps. Il y a les échos littéraires et artistiques mobilisés par l'auteur, - échos qui, pour l'écriture occitane , vont des Troubadours aux auteurs du XXe siècle, Denis Saurat, Jean Boudou et Henri Espieut, entre autres. Sans oublier les auteurs italiens et français.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : l'évocation des lieux, des moments et des résonances littéraires qui les accompagnent, prend toujours ici le relief de la vie, dans les battements de cœur des êtres qui la vivent, dans la nudité désirante des corps qui est en même temps la beauté éperdue des âmes. C'est le « chant des corps » magnifiquement célébré par l'auteur, en particulier quand l'être aimé est « plus que nu  ». Et, dans ce contexte, le « chant des poètes », loin de toute « littérature » a justement lui-même cette vie profonde, cette vibration sensible :
« Les mots dans les bouches avaient chair et sang. Aux oreilles ils tintaient, chants d'amour. La poitrine, le visage et les bras, rien ne manquait et tout était offert, fruit, en ces poèmes - Paul Valéry, Dionisi Saurat, Arnaut Daniel – qui gardaient en eux-mêmes un être vivant. »

On l'aura compris, l'écriture de Michel Miniussi, qui mobilise si « précieusement » tant de sources, et qui se déploie esthétiquement, comme on a pu le dire, sous le signe du « baroque », est le contraire même de l'érudition. Le défi, pour l'auteur, était de donner vie à une quête bouleversée d'amour dans des mots et dans un rythme qui soient à la hauteur du désir qui l'animait, qui le portait. Et c'est là que prend sens le choix singulier de la langue d'oc. Que le lecteur relise simplement dans la version occitane originelle le passage ci-dessus, pourtant magnifiquement traduit en français par Stéphane Lombardo, pour avoir une idée de ce que peut apporter la langue d'oc à l'évocation bouleversée du désir et de l'amour. Qu'il aille plus loin, s'il le veut, s'il le peut, avec la lecture de tout ce qui concerne l'« environnement » de la quête, la description des lieux de l'errance amoureuse, Toulouse, Montpellier, la Côte d'Azur, Rome, notamment - lieux eux-mêmes hantés par ce désir que surplombe souvent le spectre de la mort - et il pourra comprendre combien le recours au provençal a été pour l'auteur une nécessité sensible, osons-le dire : une nécessité véritablement « physique ». C'est la langue d'oc, non seulement dans les mots, mais dans le rythme même des phrases, qui donne à cette écriture toute sa sensualité. La langue n'est donc pas une simple « enveloppe verbale ».  A moins de penser avec Paul Valéry, l'un des auteurs souvent cités par Michel Miniussi, que « ce qu'il y a de plus profond dans l'homme c'est la peau ». La peau des mots de la langue d'oc au service de la peau de l'être, de l'intensité véhémente de la quête amoureuse...

C'est en particulier pour cela, pour inciter à un effort de lecture directe dans la langue, que cette édition ne propose pas de traduction de la deuxième partie du recueil  : les textes y apparaissent dans leur version originelle, tels qu'ils ont été écrits, et l'orthographe -contrairement au choix normatif  fait pour la première partie- est celle de l'auteur : c'est la graphie occitane du provençal des années 80 - légèrement différente de l'actuelle, notamment  pour les accents.

                                         Joan-Pèire Tardiu  / Jean-Pierre Tardif

Compléments : 
-  Pour commander le livre : Gràcias (non Deo). Prix : 17 euros. Les Amis de Michel Miniussi, 210 chemin de la Cerisaie, F-06250 Mougins.
- Le site consacré à Michel Miniussi.

samedi 7 janvier 2017

Le souvenir de Jean Ballard et des Cahiers du Sud

Pour commencer l'année, j'aimerais rappeler ce que furent les Cahiers du Sud et ce qu'ils doivent à son fondateur Jean Ballard. Il ne s'agit pas ici de s'abandonner à un simple exercice de nostalgie mais plutôt de se souvenir d'une période faste de la littérature et de la poésie avec l'idée de la retrouver. Car il faut bien le dire, lorsque nous nous livrons à une comparaison avec les temps actuels, le constat n'est pas en notre faveur. C'est un profond sentiment de perte qui nous envahit. A chacun d'entre nous de tenter d'en analyser les causes, elles relèvent autant de la société qui a changé que des individus qui la composent. Ce que nous pouvons déjà dire pourtant, c'est que Jean Ballard étaient animé par un grand désintéressement et une générosité qui lui faisaient oublier sa propre personne. Il ne faisait pas non plus la chasse aux subventions publiques mais cherchait plutôt un financement privé. Le portrait que fait de lui Edmonde Charles-Roux est à méditer.

     

 Complément :
- Sur le rôle joué par André Gaillard aux Cahiers du Sud.