Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

samedi 8 avril 2017

Istanbul/Paris avec Sevgi Türker-Terlemez - III

Dans son travail de traduction, Sevgi Türker-Terlemez a pu compter, nous l'avons vu, sur l'aide et le soutien de sa fille Serpilekin Adeline. Mais l'inverse est aussi vrai, puisque Sevgi est venue soutenir Serpilekin sur son propre chemin de traductrice. Ainsi Serpilekin, qui est une spécialiste de théâtre, a-t-elle traduit avec la collaboration de Sevgi, la pièce d'Ali Poyrazoğlu qui s'intitule en français Le crocodile en moi. Mais Serpilekin n'a pas oublié non plus qu'elle était poète et a traduit également un recueil de poésie de Philippe Tancelin : Les Pas/Adımlar. Ce dernier a été publié à la fois en France et en Turquie et Sevgi en a assuré la préface.
 L'écriture poétique de Serpilekin a été déjà présentée dans ce blog à l'occasion de la parution de son recueil Mon ombre et moi. Aujourd'hui, nous voudrions nous attarder sur son deuxième livre de poésie qui porte le beau titre : âmes du cosmos.


Ce livre rassemble près de soixante-dix poèmes d'une grande unité d'écriture et d'inspiration. Ils sont accompagnés de dessins de Vedia Yeşim BAYANOĞLU & Özgür YALIM. Laissons à Philippe TANCELIN, qui est déjà intervenu plusieurs fois dans ce blog, le soin de nous le présenter : "Il y a du rire venant, un grand rire câlin sur le chemin de la mélancolie... Il y a de la sagesse revenant d'histoire dans l'esprit du récit... Il y a une histoire, une très longue histoire de petite fille si petite  qu'elle est invisible dans le visible comme pour mieux se faire voir de toutes celles et ceux qu'on ne voit pas, n'entend pas, existent si fort dans le cœur de l'éternité... Serpilekin Adeline Terlemez ne nous livre pas ici une leçon de vivre mais comment ne pas être pris au sérieux par le monde des grands qui n'ont souvent grandi que dans le miroir déformant d'un volontarisme belliqueux, source des maux historiques. Dans l'espace entre soi et soi, toute la limite d'être à bout de moi...l'assurance de s'égarer dans sa connaissance. Dans le cosmos du poète, aucun risque de se perdre. Dans ce recueil et avec lui...voici un temps qu'enfin on a. Un temps qui se crée : le temps de se vivre dans le vivant en toute unité avec lui..."

Dessin de Özgür YALIM

Prenons plaisir maintenant à en savourer un extrait :

Dis maman !

La maman et son petit enfant
sont dans les champs.

La maman travaille dans les champs
tandis que l’enfant dort dans le calme.

Tant de peines pour un bout de pain !
Chantonne la maman que l’on entend à peine. 

L’enfant se réveille, regarde vers le ciel
sa maman l’entend bien.

‒ Dis maman, demande l’enfant :
   Pourquoi papa est monté dans le ciel ?

Sa maman lui répond mais on ne l’entend pas.

‒ Dis maman, reprend l’enfant :
   Il est monté voir le papa Ciel?

Sa maman dit quelque chose mais on ne la comprend pas.

‒ Dis maman, insiste l’enfant :
   Est-ce qu’ils s’entendent bien dans le ciel mon papa et papa Ciel ?

Sa maman le prend dans ses bras
et lui raconte une histoire dans une langue que nul ne connait.

‒ Dis, demande l’enfant doucement à sa maman
   Quand vont-elles pousser mes ailes ?
   J’aimerais bien rejoindre mon papa et papa Ciel.

Sa maman ne lui répond pas, elle regarde  les oiseaux passer dans le ciel,
et l’enfant crie :
‒ Regarde maman, ma petite maman
  
c’est eux…

Sa maman lui répond sèchement :
Ce sont les oiseaux.

L’enfant sent une petite chaleur sur ses joues…


Serpilekin Adeline TERLEMEZ 


Complément :
- Le livre sur le site de l'éditeur.

samedi 18 mars 2017

Istanbul/Paris avec Sevgi Türker-Terlemez - II

En ayant travaillé à l'édition en France du livre L'image de l'univers de Behçet Necatigil, Sevgi Türker-Terlemez a voulu combler un vide et rendre hommage à celui qu'elle considère comme un pionnier de la littérature turque moderne. Elle s'est adjoint pour la traduction les compétences de Bruno Cany. Mustafa Balel et sa fille Serpilekin Adeline Terlemez ont aussi apporté leur concours à la réalisation de cet ouvrage.


"Je suis heureuse de vous proposer un poète dont la poésie hermétique, très personnelle est riche de métaphores, de mythes, d’images métaphysiques, de sentiments indicibles. Cette poésie entrouvre la porte de l’invisible, touche notre intérieur profond ; va aux limites de la langue ; nous rend la traduction presque impossible tout en nous provoquant à la réaliser malgré toutes les difficultés de transmission de cette langue (le turc) à la langue d’accueil (français). Oui, je suis fière de vous proposer ce poète-enseignant de langue et littérature turque, ce poète-traducteur, cet écrivain qui fut mon professeur, à qui je dois le goût de la poésie, de la traduction, des langues, de la littérature et de l’impossible possible. Sa poésie occupe une place importante sur la scène poétique turque par la richesse de ses « petits mots », évoquant la vie des humbles, parlant de sa solitude et de son insuffisance face aux problèmes de son existence, à son destin, à la mort incontournable." écrit Sevgi dans sa présentation de Behçet Necatigil ( 1916-1979).
Elle prendra soin par la suite de montrer les liens profonds qui unissent le poète à Istanbul tout en détaillant les différentes étapes de son parcours intimement lié à la poésie de son peuple à laquelle peu à peu il ajoutera la singularité de sa voix.
C'était un défi que de pouvoir faire passer le message poétique de Behçet Negaticil en français. Bruno Cany le raconte dans sa postface en indiquant les chemins qu'il a emprunté pour le relever : "La plus grande difficulté n’est donc pas tant, me semble-t-il, le passage d’une langue à l’autre que le passage du non-mot au mot, du saut de l’impensé dans le pensé, de l’indicible dans le dicible, lequel se saisit dans la pensée du poème, et doit être impérativement refait par le traducteur dans la langue d’accueil." 
Le livre se termine par un ensemble de documents (photographies et fac-simile de manuscrit) qui ajoutent une note supplémentaire d'humanité à cet hommage très chaleureux.

Behçet Necatigil

Lisons maintenant le poète dans sa langue d'origine et dans la langue d'accueil :

CİHANNÜMÂ

Bir çan gibi sallandığı zamanlar
Yoğun sis - - nerdeydiniz limanlar
İnsan önce çevresinde ölür
Açık deniz, batak kuytu ormanlar.

Akşamı çökertmeye bu ne çok çaba
Bir gün çektirilerde kurşun gökyüzü
Ayaklar altında bir cihannümâ
Ey geçilen yolları yoksayanlar.


L’IMAGE DE L’UNIVERS

Où étiez-vous les ports - - quand le brouillard
Intense se balançait comme un glas  
L’homme meurt d’abord dans son environnement
La mer ouverte, les forêts marécageuses isolées.
            
Que d’acharnement pour détruire la soirée
Un jour dans les galères un ciel de plomb
Sous les pieds l’image de l’univers
Hé ! Vous qui ignorez les chemins parcourus.

(Yeni Dergi, 86, novembre 1971)

Compléments :
- Le livre sur le site de l'éditeur. 
-Une soirée d'hommage au poète à l'ambassade de Turquie à Paris.

samedi 25 février 2017

Istanbul/Paris avec Sevgi Türker-Terlemez - I

En octobre 2013, j'avais consacré plusieurs chroniques à la poésie turque. Cet ensemble devait beaucoup à Sevgi Türker-Terlemez qui m'avait permis de participer à un festival de poésie à Istanbul et d'y rencontrer de nombreux poètes. J'ai maintenu les échanges avec elle et pu ainsi par son intermédiaire continuer à m'informer de la vie poétique de son pays. Sevgi Türkez-Terlemez réside depuis plusieurs années à Paris et joue le rôle de passeur entre sa culture d'origine et sa culture d'adoption. La chronique de ce jour et celles qui vont lui succéder seront centrées sur son action pour faire connaître la création poétique et littéraire qui nous vient actuellement d'Istanbul. Mais ses efforts opèrent dans les deux directions, et avec un point de vue turc, j'aurais pu citer tous les auteurs de langue française qu'elle a traduits dans sa langue natale.

Nous allons pour commencer nous attarder sur un livre de poèmes de Ayten Mutlu qui s'intitule Les yeux d'Istanbul. Il a été traduit et présenté en français par Mustafa Balel - sur lequel nous reviendrons - relu et préfacé par Sevgi.


Une des originalités de cet ouvrage est de commencer par deux préfaces. Dans la première, notre amie se livre à une présentation générale de la poésie turque dans laquelle elle distingue la poésie populaire et la poésie populaire amoureuse, de la poésie classique, dite du "divan". Elle explique ensuite l'émergence du vers syllabique comme réaction contre les locutions arabes et persanes. Il fait le pont entre le vers métrique et le vers libre.
C'est sur ce riche héritage que s'est bâtie la poésie d'Ayten Mutlu à laquelle est entièrement consacrée la deuxième préface de Sevgi Türker-Terlemez. On peut y lire notamment ces lignes :
 "Née à Bandırma, ville de la région de Marmara, lieu de transit et des liaisons fréquentes avec İstanbul, Ayten Mutlu vit à Istanbul et Istanbul vit dans ses poèmes. La ville d’Istanbul est toujours jeune avec sa vieille histoire. C’est la ville-poète avec « le platane dans le parc Maçka », l’arbre tant aimé par les poètes turcs. Les yeux  « de ce si jeune Istanbul, Istanbul de dix huit ans » évoquent le train de nuit de Haydarpaşa, des notes de la musique de l’oublie/ comme une poésie lyrique dans la bouche du temps.  
Istanbul, la ville qui va au-delà du temps et le temps présent qui ne s’arrête pas à Dolmabahçe, qui fait marche arrière vers le pays des merveilles dans lequel la jeune fille fait tomber l’une de [ses] pantoufles de vair dans l’escalier du quai Beşiktaş
Avec son poème Les yeux d’Istanbul, Ayten Mutlu emmène, ses lecteurs, sur le bord du bateau  naviguant vers l’inconnu.
La renaissance du poème de Ayten Mutlu dans la langue française se réalise par la traduction de Mustafa Balel, écrivain turc de la ville de Sıvas, de la ville de Pir Sultan Abdal et de Aşık Veysel. 
Bercé par les poèmes et chansons de ces deux grands poètes, Mustafa Balel nous montre à travers les vers de Ayten Mutlu combien  est grande sa joie de traduire sa poésie, combien il est grand son talent de traducteur."

Détachons un extrait de cet ensemble de poèmes, en souhaitant qu'il donne envie de lire les autres : 

FEMİNA

I

nasıl bir ayin gerek bu lanete Femina
yaşamının kırıkları birleşsin diye
hangi büyülü sözlerle dans edeceksin
yeni günün şafağında?

bin yılların laneti bu Femina
başka gün yok başka dünya
hadi dans et, elinde bir tas zehir
ayak bileklerinde demirden halkalarla

sıkılgan hecelerin sedef çiçekleriyle
kanırt çivisini tüm kutsal kitapların
Femina dans et ince topuklarınla
sars kızıl opalini toprağın

uzun kürklü hayvanların ininde
soğuk yıldızların ince yılanı
gibi kıvrıl Kybele ananın suretinde

başka gün yok başka dünya
boyun eğişin gururlu zilleriyle
çal bin yıllık aldanışı Femina


FEMİNA

I

quelle cérémonie faut-il pour cette malédiction, Femina
afin que les tessons de la vie s’unissent
avec quels mots enchantés danseras-tu
à l’aube du nouveau jour ?

c’est la malédiction des millénaires, Femina
il n’y a pas un autre  jour, ni  un autre monde
vas-y danse, avec une tasse de poison à la main
et des anneaux de fer à tes chevilles

avec les fleurs de nacre des syllabes timides
force les clous des livres sacrés
danse Femina avec tes talons aiguilles
secoue l’opale rousse de la terre

dans les tanières des animaux à fourrure longue
love-toi dans la peau de Cybèle  Mère
comme le mince serpent des étoiles froides

il n’y a pas un autre  jour, ni un autre monde
joue la déception millénaire Femina
avec les cymbales orgueilleuses de la résignation

(Poème de Ayten Mutlu / Traduction de Mustafa Balel)

Compléments :
- Sevgi Türker-Terlemez sur Wikipédia.
- Les Yeux d'Istanbul sur le site de l'éditeur.


samedi 4 février 2017

Alep

En juin dernier, Jean-Albert Guénégan était intervenu dans ce blog avec un Billet d'été. Nous le retrouvons en ce début d'année avec ce texte poignant inspiré par la guerre en Syrie et ses terribles conséquences sur la vie des habitants du pays.

Alep - Photographie de Karl Foster sous licence CC0

Suis de ces terres prophétiques venues de loin,
au-delà  des montagnes, des ponts
et des dieux dans les poussières du sable.
 Des d’années dans l’enfer des armes. Les rivières lassées de couler sont rouges du sang de mes  frères, le mien aussi. Ici est mon pays mais les têtes sont folles, trop de malheur à n’en plus pouvoir.

Cette nuit là, je n’ai pas pris la mer mais la route et me suis enfui, arraché mon fils de l’horreur. Impossible de revenir en arrière et pourtant…
Pas de bagages, seulement la peau, les os, la guitare poussiéreuse, désaccordée sur le dos qui pendait, muette et dans le cœur, la peur. La pâle étoile que je suivais semblait aussi en perdition. Béni de larmes, je marchais sans arrêt, dans le noir, sans oublier mon chant d’espoir alors que le ciel me ramenait chez moi. J’égrenais trois ou quatre notes de musique lancinante et deux mots d’amour repris comme un refrain. Mon fils s’épuisait à me suivre. Main chaude dans sa main glacée, je lui ai dit : chantons pour rester humains.
La route nomade et sans retour m’attristait.
Elle me donnait du courage aussi pour avancer vers une terre où je ne suis pas né.
Je ne savais pas vraiment si je passais la frontière, j’étais quelque part et peu importait où.
Cela n’avait rien d’un voyage d’agrément ni d’un abandon des miens. Déchiré, endeuillé, mon cher pays qui n’enfantait plus que la mort, m’échappait. En sa terre, il a retenu ses roses.
Oui, je chantais mais fallait-il que je chante ! Sans arrêt avec mes mots vieux, dans l’espoir qu’ils peignent ma vie d’un peu d’espoir. A tout jamais, s’éteignait le malheureux soleil de là-bas mais je fixais l’horizon sans été, bédouin vagabond égaré, apatride en souffrance zébré de foudre priant le jour de se lever enfin. Absent, muet et le cœur ailleurs chargé de peine infinie, les yeux plus que la voix criaient ma peine, j’oubliais mes rêves les plus déments, perdais les clés de mon  âme, Alep, Palmyre, mon pays, ces martyrs. Je marchais sans fin, encore, toujours mais mon fils main dans la main, sous le bras, avec au cœur le chaos, mes peurs et le souvenir des cris d’enfants brûlés de la terreur des hommes,    guidé par le bleu du ciel mais ne sachant plus par où s’était évadée la belle et noble humanité.
Aujourd’hui, je n’ai rien au-dessus de la tête.
Un toit, est-ce trop demander ? La vie d’hier m’est d’un poids… Comment oublier ça ?
Elle ne s’éloigne pas et ne s’effacera jamais, celle de demain m’est encore inconnue.
Dans les yeux que je sèche, la mort vit partout, des cimetières veillent les cierges des étoiles,
je reviendrai au soleil plus tard
vivre dans la maison du monde,

je ne rentrerai pas ce soir.
                                                                    Jean-Albert Guénégan

samedi 21 janvier 2017

Le souvenir de Michel Miniussi

Michel Miniussi (1956-1992) était un écrivain occitan que ses amis n'oublient pas. Ils continuent d'éditer son œuvre d'un grand raffinement restée pour une bonne part encore inédite. Jean-Pierre Tardif, déjà intervenu dans ce blog, m'a aimablement autorisé à reproduire ici la présentation qu'il a faite de Gràcias (Non deo) dernier livre paru de Michel Miniussi.


Les textes réunis ici, à la suite des recherches de Xavier Bach et du travail de Stéphane Lombardo pour la mise au point de la version occitane ainsi que pour la traduction de la première partie du recueil, ne sont pas des œuvres « secondaires ».

Les lecteurs qui découvriraient l'écriture de Michel Miniussi pour la première fois à travers le présent ouvrage la découvriront au fil des pages dans tous ses traits constitutifs. De plus, ils auront accès à la source, à l'origine même de ce qui sera le parcours littéraire du jeune écrivain,  tant pour ce qui est du traitement des thèmes que pour la langue. Et cette approche « originelle », où les lieux sont directement présents, avec les noms mêmes qu'ils ont dans la réalité, où le désir et ses configurations les plus charnelles sont au cœur des textes, s'avère particulièrement troublante et bouleversante.

Certes, il y a ici, comme dans toutes les œuvres de Michel Miniussi, cette grâce singulière qui s'attache à l'évocation simultanée, sur les ailes du désir, des paysages et des êtres, où le frôlement est toujours en même temps celui de la lumière et des corps. Il y a les échos littéraires et artistiques mobilisés par l'auteur, - échos qui, pour l'écriture occitane , vont des Troubadours aux auteurs du XXe siècle, Denis Saurat, Jean Boudou et Henri Espieut, entre autres. Sans oublier les auteurs italiens et français.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : l'évocation des lieux, des moments et des résonances littéraires qui les accompagnent, prend toujours ici le relief de la vie, dans les battements de cœur des êtres qui la vivent, dans la nudité désirante des corps qui est en même temps la beauté éperdue des âmes. C'est le « chant des corps » magnifiquement célébré par l'auteur, en particulier quand l'être aimé est « plus que nu  ». Et, dans ce contexte, le « chant des poètes », loin de toute « littérature » a justement lui-même cette vie profonde, cette vibration sensible :
« Les mots dans les bouches avaient chair et sang. Aux oreilles ils tintaient, chants d'amour. La poitrine, le visage et les bras, rien ne manquait et tout était offert, fruit, en ces poèmes - Paul Valéry, Dionisi Saurat, Arnaut Daniel – qui gardaient en eux-mêmes un être vivant. »

On l'aura compris, l'écriture de Michel Miniussi, qui mobilise si « précieusement » tant de sources, et qui se déploie esthétiquement, comme on a pu le dire, sous le signe du « baroque », est le contraire même de l'érudition. Le défi, pour l'auteur, était de donner vie à une quête bouleversée d'amour dans des mots et dans un rythme qui soient à la hauteur du désir qui l'animait, qui le portait. Et c'est là que prend sens le choix singulier de la langue d'oc. Que le lecteur relise simplement dans la version occitane originelle le passage ci-dessus, pourtant magnifiquement traduit en français par Stéphane Lombardo, pour avoir une idée de ce que peut apporter la langue d'oc à l'évocation bouleversée du désir et de l'amour. Qu'il aille plus loin, s'il le veut, s'il le peut, avec la lecture de tout ce qui concerne l'« environnement » de la quête, la description des lieux de l'errance amoureuse, Toulouse, Montpellier, la Côte d'Azur, Rome, notamment - lieux eux-mêmes hantés par ce désir que surplombe souvent le spectre de la mort - et il pourra comprendre combien le recours au provençal a été pour l'auteur une nécessité sensible, osons-le dire : une nécessité véritablement « physique ». C'est la langue d'oc, non seulement dans les mots, mais dans le rythme même des phrases, qui donne à cette écriture toute sa sensualité. La langue n'est donc pas une simple « enveloppe verbale ».  A moins de penser avec Paul Valéry, l'un des auteurs souvent cités par Michel Miniussi, que « ce qu'il y a de plus profond dans l'homme c'est la peau ». La peau des mots de la langue d'oc au service de la peau de l'être, de l'intensité véhémente de la quête amoureuse...

C'est en particulier pour cela, pour inciter à un effort de lecture directe dans la langue, que cette édition ne propose pas de traduction de la deuxième partie du recueil  : les textes y apparaissent dans leur version originelle, tels qu'ils ont été écrits, et l'orthographe -contrairement au choix normatif  fait pour la première partie- est celle de l'auteur : c'est la graphie occitane du provençal des années 80 - légèrement différente de l'actuelle, notamment  pour les accents.

                                         Joan-Pèire Tardiu  / Jean-Pierre Tardif

Compléments : 
-  Pour commander le livre : Gràcias (non Deo). Prix : 17 euros. Les Amis de Michel Miniussi, 210 chemin de la Cerisaie, F-06250 Mougins.
- Le site consacré à Michel Miniussi.

samedi 7 janvier 2017

Le souvenir de Jean Ballard et des Cahiers du Sud

Pour commencer l'année, j'aimerais rappeler ce que furent les Cahiers du Sud et ce qu'ils doivent à son fondateur Jean Ballard. Il ne s'agit pas ici de s'abandonner à un simple exercice de nostalgie mais plutôt de se souvenir d'une période faste de la littérature et de la poésie avec l'idée de la retrouver. Car il faut bien le dire, lorsque nous nous livrons à une comparaison avec les temps actuels, le constat n'est pas en notre faveur. C'est un profond sentiment de perte qui nous envahit. A chacun d'entre nous de tenter d'en analyser les causes, elles relèvent autant de la société qui a changé que des individus qui la composent. Ce que nous pouvons déjà dire pourtant, c'est que Jean Ballard étaient animé par un grand désintéressement et une générosité qui lui faisaient oublier sa propre personne. Il ne faisait pas non plus la chasse aux subventions publiques mais cherchait plutôt un financement privé. Le portrait que fait de lui Edmonde Charles-Roux est à méditer.

     

 Complément :
- Sur le rôle joué par André Gaillard aux Cahiers du Sud.