Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

samedi 2 décembre 2017

Le souvenir de Charles Le Quintrec

Jean-Albert Guénégan a déjà été l'hôte de ce blog. Il vient d'écrire un charmant petit livre dédié à la mémoire de Charles Le Quintrec qui lui fut un précieux soutien au moment où il débuta son parcours de poète.


Mais l'ouvrage va bien au-delà d'une simple dette de reconnaissance. Il montre tout d'abord le passage de témoin entre générations. J'ai vécu personnellement une expérience similaire avec Jean Bouhier et comme Jean-Albert j'ai du mal à imaginer une avancée en poésie sans cette nécessaire transmission. Nous assistons aujourd'hui à l'éclosion de poètes auto-proclamés n'ayant aucune curiosité pour ce qui s'est vécu et écrit avant eux, n'ayant d'autres préoccupations que d'étaler leur égo sur la place publique.
Au fil des pages Jean-Albert Guénégan montre en quoi une relation établie avec un aîné peut être nourrissante et dynamiser une écriture qui commence. Elle est commandée par l’exigence, permet d'éviter les impasses de la facilité, oblige à forger l'outil qui va accompagner une vie d'expression poétique. Elle se complète de remarques et de mises en garde sur le milieu dans lequel le jeune poète fait son entrée en l'idéalisant.
Une telle relation n'est possible sans un préalable d'humanité, d'esprit fraternel et de respect de l'écriture. "La poésie, c'est parler au plus haut de soi-même" dit dans le livre Charles Le Quintrec à Jean-Albert qui nous fait partager les riches heures passées dans sa demeure de Kerhuiten. Autour du poète-romancier sont évoqués ses proches comme son épouse Violette ainsi que tous ceux qui ont jalonné son chemin d'écriture, notamment Hervé Bazin et Gérard Le Gouic. C'est par Charles Le Quintrec que Jean-Albert fit la connaissance d'Hélène Cadou.
Le livre nous renseigne par là-même sur la vie poétique qui s'est déroulée en Bretagne ces trente dernières années. Elle est traversée par la passion qui n'exclut ni la colère ni les moments de grande communion. Jean-Albert en a été le témoin et l'acteur. Il relate à la fin de l'ouvrage l'itinéraire poursuivit depuis 2008, l'année de la disparition de Charles. La ferveur est toujours au rendez-vous, elle lui a permis de mener à bien de belles réalisations en particulier autour de Tristan Corbière pour lequel il a réussi à obtenir en 2011 un timbre à son effigie. Pourtant, le constat est là d'un éclatement et d'une atomisation de la communauté poétique où l'individualisme a fini par prendre le dessus.
Son ouvrage nous rappelle que dans sa jeunesse d'autres valeurs étaient à l’œuvre et qu'il suffirait de peu pour qu'elles soient de nouveau opérantes.

Compléments :
- Un entretien de Bernard Pivot avec Charles Le Quintrec.
- Le livre est à commander chez l'auteur au prix de 8€ + 1,5€ de port (Jean-Albert Guénégan, 33 rue des Jardins, 29600 Morlaix).



samedi 18 novembre 2017

Ombre et lumière

En septembre 2015 nous avions rendu compte du beau travail de revuiste que mène Monique Marta avec Vocatif. Depuis, plusieurs numéros ont paru dont un intitulé Le Corps et un autre Le Symbolisme. Dans les deux figuraient des contributions d'auteurs déjà présentés dans ce blog comme Ivan Frias pour le premier et Michel Capmal pour le second. La dernière livraison que nous venons de recevoir a choisi pour fronton : Ombre et Lumière.


"La question de l'ombre et de la lumière peut être abordée de bien des façons" nous dit le texte de quatrième de couverture qui se poursuit ainsi : " Patrick Lepetit s'attache à nous montrer un aspect souterrain du siècle des Lumières en nous parlant de l'Illuminisme et des fondements de la franc-maçonnerie. Arnaud Villani, en philosophe, propose une cosmonoétique ou pensée du monde et, s'appuyant sur des éléments du réel, des mythes ou Parménide, tente de donner des réponses. Olivier Bastide aborde le thème sous l'angle de la photographie, notamment en noir et blanc. Monique Marta préfère s'appuyer sur son expérience de vie, en Provence et dans le Pacifique, tout en faisant référence aux grands peintres.
Enfin, les poètes apportent leur contribution : Olivier Bastide, Marie-Josée Christien, Jean-Louis Bernard, Michel Capmal, Chantal Danjou, Jacquy Gil, Claude Haza, Patrick Lepetit, Luceo, Monique Picard, Jean-Luc Pouliquen, Jean-Claude Villain.
Patrick Devaux pour la Belgique, et David Nadeau pour le Canada.

Photographies d'Olivier Bastide."

Compléments :
- Le numéro est vendu 12€
- Le site pour commander la revue Vocatif.

samedi 21 octobre 2017

La plage des comédiens

Après La fille de la lune et Robert Louis Stevenson à Hyères voici avec La plage des comédiens un troisième ouvrage inspiré par ma fréquentation du pays des Îles d'or. Si les deux premiers livres concernaient les arts et la littérature, celui-ci est dédié au théâtre et se souvient de Simone Berriau, personnage un peu oublié aujourd'hui. Comme pour les précédentes parutions, c'est la même idée qui m'a guidé, retrouver par delà la banalité du quotidien la présence de personnages hors du commun qui font basculer l'existence dans l'épopée.


Voici comment est présenté le livre :

À Hyères, au bord de la Méditerranée, se dressent des immeubles qui ont pour nom : La Chatte sur un toit brûlant, L'Heure éblouissante ou encore Vu du pont. Avant de devenir des références cinématographiques, ces titres ont fait partie du répertoire des pièces jouées à Paris au théâtre Antoine alors dirigé par Simone Berriau. C'est à elle que l'on doit de les avoir choisis pour donner un parfum de théâtre à la résidence qu'elle avait fait construire à même la plage à l'intention des comédiens. Ce livre en retrace l'histoire. Il se souvient de ses hôtes célèbres comme Louis de Funès et Michel Serrault. Il nous conduit jusqu'au domaine de Mauvanne où Simone Berriau l'a imaginée. Il rappelle encore cette grande époque de l'après-guerre où le théâtre Antoine vit passer Sartre, Camus, Louis Jouvet et Jean Vilar. Au fil des pages, à travers les lieux et les personnages présentés, c'est finalement un portrait de Simone Berriau elle-même qui est dessiné. Celui d'une femme au parcours exceptionnel qui nous fait revivre une époque et un monde dont le souvenir est toujours présent dans la mémoire collective.

Compléments :
- Un article paru dans Ouest-France.
- Pour commander l'ouvrage.


samedi 23 septembre 2017

Marie-Josée Christien, la poésie pour viatique

Marie-Josée Christien était intervenue dans ce blog en janvier de l'année dernière pour défendre la petite édition. La revue Chiendents qui m'avait accueilli dans son n°2 a déjà été largement présentée dans nos colonnes. Je pense par exemple aux numéros consacrés à Michel Capmal, Jacques Basse, Colette Gibelin, Georges Drano, Nicole Drano Philippe Tancelin, ou encore à Michel Destieu. Chiendents a continué son chemin et sa 118e édition est tout entière dédiée à Marie-Josée Christien.


C'est une belle introduction au parcours et à l’œuvre de Marie-Josée qui nous est proposée ici. Tout d'abord Gérard Cléry, Guy Allix, Bruno Sourdin, Michel Baglin et Jacqueline Saint-Jean nous éclairent sur les intentions du poète. Gérard Cléry a retenu le mot "traversée" dans le titre de son introduction reprenant le thème de "La poésie pour viatique". Guy Allix a choisi : "une poésie pour vivre ici", Bruno Sourdin a retenu "les magnifiques fulgurances", Michel Baglin s'est attaché à "une poésie qui ne perd pas pied", quant à Jacqueline Saint-Jean, c'est "les yeux ouverts sur le temps" qu'elle a voulu souligner.
Suivent quelques questions de Gérard Cléry à Marie-Josée Christien. Elle nous livre son sentiment sur la place de la poésie dans le monde actuel, nous dit pourquoi elle écrit, parle de sa première expérience poétique, de ceux qui l'ont influencée, du sens de son itinéraire en poésie, de ses rapports avec l'art.
Cette présentation est complétée par un choix de poèmes qui nous donnent à apprécier l'écriture resserrée de Marie-Josée où chaque mot a été pesé: "Il n'y a rien / que cet élan inachevé / qui remonte du fond du silence / que rien ne protège".
Le numéro se termine par deux lectures par Luc Vidal et Jean Chatard de la poésie de l'auteure. De son recueil Les extraits du temps, le premier écrit : "Chaque poème alors devient une des clés du Temps ("la patrie" de la poète) pour trouver l'issue secrète révélée dans la pierre du poème". De Entre-temps précédé de Temps composés, le second écrit : "La vérité du monde est sous la plume des poètes. Cette vérité, Marie-Josée Christien la souligne à chacune de ses publications et c'est un bonheur de la suivre en ce domaine. Elles s'attardent sur les pierres, sachant combien elles sont bercées par le temps qui passe et les oublie, alors que l'homme (la femme en l’occurrence) les élève et les révèle pour la connaissance et le bonheur de tous."

Compléments :

samedi 26 août 2017

Maurice Couquiaud, enchanteur des "peut-être"

Maurice Couquiaud a déjà eu les honneurs de ce blog, d'abord sous la plume de Laure Dino qui avait présenté son livre J'irai rêver sur vos tombes. Plus récemment, c'est son Anthologie poétique (1972-2012) qui avait fait l'objet d'une de nos chroniques. Voici aujourd'hui quelques lignes sur sa dernière parution qui s'intitule Enchanter les "peut-être" avec en sous-titre Essai poétique sur le principe d'incertitude.


L'auteur a réuni dans ce livre quelques uns de ses textes critiques dont son fameux Manifeste du poète étonné paru dès 1976. Dans l'avant-propos, il nous donne le lien qui les rassemble : "Plongé dans un environnement mystérieux qui l'émerveille ou l'écrase, le poète se doit d'interroger non seulement les détours de sa conscience mais la complexité de l'univers dans lequel l'humanité poursuit son évolution. Le développement de la physique quantique s'appuyant sur le principe d'incertitude a obligé les spécialistes à donner une certaine souplesse à la logique. Le peut-être a régné pendant plusieurs décades sur l'existence des ondes gravitationnelles et de certaines particules appuyant la double personnalité de la lumière."
C'est cette prise de conscience de la complexité du monde qui a conduit Maurice Couquiaud à dialoguer avec les scientifiques pour mieux l'appréhender. Parmi eux se trouve l'astrophysicien Jean-Pierre Luminet qui signe la préface de cet essai et nous donne en substance le sens de ce dialogue entre poésie et science :  "Dans un très beau chapitre consacré au grand poète roumain trop peu connu en France Lucien Blaga, Maurice Couquiaud cite ce très beau vers : "Je m'enivre de cosmos comme un païen". Il est dès lors aisé de comprendre pourquoi l'espace intérieur de l'être poétique puisse avoir un viscéral besoin de puiser dans les mystères de l'espace extérieur, cet immense cosmos dont on ne sait encore s'il est fini ou infini".
Aux côtés de Jean-Pierre Luminet qui est aussi poète, les physiciens Michel Cassé, Etienne Klein, Basarab Nicolescu ou encore Bernard d'Espagnat ont conduit Maurice Couquiaud sur les chemins des "peut-être" préférables aux certitudes qui ont provoqués dans l'Histoire tant de violences. Avec ses émotions et ses images, il y aura semé tout le long des graines de poésie et d'enchantement.

Complément :
- Le livre sur le site de l'éditeur.


mardi 27 juin 2017

La poésie comme offrande

Jean-Marie Petit est associé à ce blog depuis sa création. Ces dernières années, son œuvre s'est enrichie de plusieurs recueils dont nous avons eu plaisir à rendre compte :  Erbari / Herbier, E avèm tot perdonat a l'ivèrn / Et nous avons tout pardonné à l'hiver ou encore Estiva / Estive. Et c'est avec une grande joie que nous présentons aujourd'hui son dernier livre Ofertòri de l'espilhaire / Offertoire de l'élagueur.


 Cette nouvelle séquence en poésie, vue comme un offertoire, a été écrite dans un esprit franciscain. Elle est toute simplicité, complicité avec ce qui fait la trame et l'épaisseur de notre vie quotidienne. La nature et les bêtes y composent l'arrière-plan au devant duquel le temps s'écoule dans ses joies et ses peines. Dieu seul en connaît le mystère et l'auteur ne doute pas qu'il lui en livrera un jour la clef. Dans sa manière d'évoquer l'enfance, l'école, le feu, la pluie, le vent, les saisons... les poèmes de Jean-Marie Petit nous rapprochent également de l'univers de René Guy Cadou. Cette proximité de cœur dessine une géographie dans la poésie, elle permet de regrouper les poètes qui ont choisi, en langue d'oc, comme en français, de parier sur l'amour du prochain afin de nous faire percevoir ce monde comme une offrande.

Complément :
- Le livre sur le site de la librairie Mollat.

samedi 27 mai 2017

À propos d'un tableau de Salvador Dali

Dans les chroniques précédentes, j'ai déjà eu l'occasion de parler de Paul Ricard qui fut un défenseur de la Provence ainsi que de Georges Pompidou pour son amour de la poésie. Salvador Dali m'a donné l'occasion de les associer dans un livre en suivant les chemins parcourus par son chef-d’œuvre La Pêche au thon.


Voici le texte de la quatrième de couverture :

Venu à Paris pour voir La Pêche au thon, le chef-d’œuvre de Salvador Dali achevé en 1967, l'auteur mène l'enquête. Il est conduit à situer le tableau dans l'évolution picturale de son créateur et à suivre ses pérégrinations depuis l'atelier de Port Lligat en Catalogne où il a été conçu, jusqu'au Centre Georges Pompidou où il est momentanément exposé. C'est l'occasion pour lui d'évoquer l'industriel Paul Ricard qui en fut l'acquéreur pour le présenter au public sur l'île de Bendor, ainsi que Georges Pompidou, le président mécène, à qui l'on doit d'avoir inscrit l'art contemporain au cœur même de la capitale.

La parution de cet ouvrage coïncide avec les cinquante ans de la création de
La Pêche au thon, le vingtième anniversaire de la mort de Paul Ricard ainsi que les quarante ans d'ouverture au public du Centre Georges-Pompidou.

Grâce à l'aimable autorisation de la Société Ricard j'ai pu reproduire en couverture La Pêche au thon de Salvador Dali.

Complément :

samedi 29 avril 2017

Istanbul/Paris avec Sevgi Türker-Terlemez - IV

Voici pour terminer cette séquence qui a montré le rôle de passeur joué par Sevgi Türker-Terlemez entre les cultures turque et française, la présentation de Lettres d'Istanbul / rive européenne de Mustafa Balel qu'elle a traduit en français. Nous nous rappelons que Mustafa Balel a été le traducteur dans notre langue de Ayten Mutlu pour Les Yeux d'Istanbul, qu'il a soutenu Sevgi pour sa traduction de L'image de l'univers de Behçet Necatigil, rajoutons qu'il a traduit en turc de grands auteurs comme Michel Tournier, Jorge Semprun ou encore Panaït Istrati. Cette fois, il s'en est remis à une amie qui partage la même passion que lui pour sa ville pour nous la faire découvrir au travers du français. Le livre était paru en turc en 2009, il a bénéficié pour sa publication en France du soutien financier du ministère de la Culture et du Tourisme de son pays.


Bernard Benech  qui a préfacé le livre, nous en donne d'emblée l'esprit : "Ce que produit la lecture des lettres d’Istanbul dont l’écriture se situe à la frontière du journal de voyage et de la confidence épistolaire, est avant tout l’accueil de l’autre en ce qu’il a de différent. L’écrivain en visite dans l’esprit de son personnage adhère à son vécu comme s’il s’agissait de lui-même, le laissant libre de ses mouvements, mais tenant toutefois les fils de son aventure." et Sevgi dans l'introduction qui suit nous précise le propos : "François prend des notes sur les édifices, les marchés (couverts, ouverts, marché aux épices) les coutumes des stambouliotes. Il les transmet, par des lettres  et avec une émotion authentique, à son amie Claire, demeurant en France et travaillant sur un film documentaire dont on ne connaît pas bien la nature. François (le narrateur) décrit İstanbul – ville-monde des historiens et géographes, ville-muse des hommes de lettres et des artistes, ville-carrefour des cultures et des continents – avec la même finesse qu’Evliya Çelebi, le célèbre voyageur de l’Empire ottoman du XVIIe siècle."

Mustafa Balel (Photographie de Kadir Incesu)

 Voici un court extrait qui nous fait entrer avec précision dans la magie d'Istanbul (quand la ville est apaisée) que Mustafa Balel et sa traductrice ont eu à cœur de nous faire partager : "Tevfik Fikret m’a proposé de prendre un verre de çay dans le jardin du thé, de l’autre côté  de la place, derrière lequel se trouvait un gros bâtiment qui serait le Palais de Justice. Proposition acceptée, nous nous sommes mis à une table. Nous avons bu du sirop de griottes tout en contemplant la Mosquée de Sultanahmet qui restait de l’autre côté de l’espace pelouse situé au milieu de la place. La Mosquée Bleue, ornée d’un dôme élégant et  de six minarets élancés, illustrant les pages des encyclopédies et calendriers, était splendide. Tevfik Fikret aurait désiré que nous fassions une petite promenade dans les allées qui contournaient l’espace pelouse où les touristes étaient encerclés par les vendeurs de pamuk helva (barbe à papa) et de kestane kebap (marrons grillés), dans des costumes folkloriques. Vois-tu, je te donne certains mots turcs dont tu auras certainement besoin. On ne sait jamais… C’était très agréable de voir, parmi eux, des vendeurs de şerbet (sorbet  à base d’eau et d’un jus de fruit sucré) se promener comme des artistes de cirque, se donner l’air d’être filmés (par une circonstance hasardeuse de caméra cachée) avec leurs güğüm (brocs) aux épaules et des verres longs à sorbet (şerbet bardağı) qu’ils faisaient cliqueter entre leurs doigts. Leur façon de pencher légèrement leur épaule, à l’approche de chaque client, afin de verser le şerbet du broc au verre, était spectaculaire. "

Compléments :

samedi 8 avril 2017

Istanbul/Paris avec Sevgi Türker-Terlemez - III

Dans son travail de traduction, Sevgi Türker-Terlemez a pu compter, nous l'avons vu, sur l'aide et le soutien de sa fille Serpilekin Adeline. Mais l'inverse est aussi vrai, puisque Sevgi est venue soutenir Serpilekin sur son propre chemin de traductrice. Ainsi Serpilekin, qui est une spécialiste de théâtre, a-t-elle traduit avec la collaboration de Sevgi, la pièce d'Ali Poyrazoğlu qui s'intitule en français Le crocodile en moi. Mais Serpilekin n'a pas oublié non plus qu'elle était poète et a traduit également un recueil de poésie de Philippe Tancelin : Les Pas/Adımlar. Ce dernier a été publié à la fois en France et en Turquie et Sevgi en a assuré la préface.
 L'écriture poétique de Serpilekin a été déjà présentée dans ce blog à l'occasion de la parution de son recueil Mon ombre et moi. Aujourd'hui, nous voudrions nous attarder sur son deuxième livre de poésie qui porte le beau titre : âmes du cosmos.


Ce livre rassemble près de soixante-dix poèmes d'une grande unité d'écriture et d'inspiration. Ils sont accompagnés de dessins de Vedia Yeşim BAYANOĞLU & Özgür YALIM. Laissons à Philippe TANCELIN, qui est déjà intervenu plusieurs fois dans ce blog, le soin de nous le présenter : "Il y a du rire venant, un grand rire câlin sur le chemin de la mélancolie... Il y a de la sagesse revenant d'histoire dans l'esprit du récit... Il y a une histoire, une très longue histoire de petite fille si petite  qu'elle est invisible dans le visible comme pour mieux se faire voir de toutes celles et ceux qu'on ne voit pas, n'entend pas, existent si fort dans le cœur de l'éternité... Serpilekin Adeline Terlemez ne nous livre pas ici une leçon de vivre mais comment ne pas être pris au sérieux par le monde des grands qui n'ont souvent grandi que dans le miroir déformant d'un volontarisme belliqueux, source des maux historiques. Dans l'espace entre soi et soi, toute la limite d'être à bout de moi...l'assurance de s'égarer dans sa connaissance. Dans le cosmos du poète, aucun risque de se perdre. Dans ce recueil et avec lui...voici un temps qu'enfin on a. Un temps qui se crée : le temps de se vivre dans le vivant en toute unité avec lui..."

Dessin de Özgür YALIM

Prenons plaisir maintenant à en savourer un extrait :

Dis maman !

La maman et son petit enfant
sont dans les champs.

La maman travaille dans les champs
tandis que l’enfant dort dans le calme.

Tant de peines pour un bout de pain !
Chantonne la maman que l’on entend à peine. 

L’enfant se réveille, regarde vers le ciel
sa maman l’entend bien.

‒ Dis maman, demande l’enfant :
   Pourquoi papa est monté dans le ciel ?

Sa maman lui répond mais on ne l’entend pas.

‒ Dis maman, reprend l’enfant :
   Il est monté voir le papa Ciel?

Sa maman dit quelque chose mais on ne la comprend pas.

‒ Dis maman, insiste l’enfant :
   Est-ce qu’ils s’entendent bien dans le ciel mon papa et papa Ciel ?

Sa maman le prend dans ses bras
et lui raconte une histoire dans une langue que nul ne connait.

‒ Dis, demande l’enfant doucement à sa maman
   Quand vont-elles pousser mes ailes ?
   J’aimerais bien rejoindre mon papa et papa Ciel.

Sa maman ne lui répond pas, elle regarde  les oiseaux passer dans le ciel,
et l’enfant crie :
‒ Regarde maman, ma petite maman
  
c’est eux…

Sa maman lui répond sèchement :
Ce sont les oiseaux.

L’enfant sent une petite chaleur sur ses joues…


Serpilekin Adeline TERLEMEZ 


Complément :
- Le livre sur le site de l'éditeur.

samedi 18 mars 2017

Istanbul/Paris avec Sevgi Türker-Terlemez - II

En ayant travaillé à l'édition en France du livre L'image de l'univers de Behçet Necatigil, Sevgi Türker-Terlemez a voulu combler un vide et rendre hommage à celui qu'elle considère comme un pionnier de la littérature turque moderne. Elle s'est adjoint pour la traduction les compétences de Bruno Cany. Mustafa Balel et sa fille Serpilekin Adeline Terlemez ont aussi apporté leur concours à la réalisation de cet ouvrage.


"Je suis heureuse de vous proposer un poète dont la poésie hermétique, très personnelle est riche de métaphores, de mythes, d’images métaphysiques, de sentiments indicibles. Cette poésie entrouvre la porte de l’invisible, touche notre intérieur profond ; va aux limites de la langue ; nous rend la traduction presque impossible tout en nous provoquant à la réaliser malgré toutes les difficultés de transmission de cette langue (le turc) à la langue d’accueil (français). Oui, je suis fière de vous proposer ce poète-enseignant de langue et littérature turque, ce poète-traducteur, cet écrivain qui fut mon professeur, à qui je dois le goût de la poésie, de la traduction, des langues, de la littérature et de l’impossible possible. Sa poésie occupe une place importante sur la scène poétique turque par la richesse de ses « petits mots », évoquant la vie des humbles, parlant de sa solitude et de son insuffisance face aux problèmes de son existence, à son destin, à la mort incontournable." écrit Sevgi dans sa présentation de Behçet Necatigil ( 1916-1979).
Elle prendra soin par la suite de montrer les liens profonds qui unissent le poète à Istanbul tout en détaillant les différentes étapes de son parcours intimement lié à la poésie de son peuple à laquelle peu à peu il ajoutera la singularité de sa voix.
C'était un défi que de pouvoir faire passer le message poétique de Behçet Negaticil en français. Bruno Cany le raconte dans sa postface en indiquant les chemins qu'il a emprunté pour le relever : "La plus grande difficulté n’est donc pas tant, me semble-t-il, le passage d’une langue à l’autre que le passage du non-mot au mot, du saut de l’impensé dans le pensé, de l’indicible dans le dicible, lequel se saisit dans la pensée du poème, et doit être impérativement refait par le traducteur dans la langue d’accueil." 
Le livre se termine par un ensemble de documents (photographies et fac-simile de manuscrit) qui ajoutent une note supplémentaire d'humanité à cet hommage très chaleureux.

Behçet Necatigil

Lisons maintenant le poète dans sa langue d'origine et dans la langue d'accueil :

CİHANNÜMÂ

Bir çan gibi sallandığı zamanlar
Yoğun sis - - nerdeydiniz limanlar
İnsan önce çevresinde ölür
Açık deniz, batak kuytu ormanlar.

Akşamı çökertmeye bu ne çok çaba
Bir gün çektirilerde kurşun gökyüzü
Ayaklar altında bir cihannümâ
Ey geçilen yolları yoksayanlar.


L’IMAGE DE L’UNIVERS

Où étiez-vous les ports - - quand le brouillard
Intense se balançait comme un glas  
L’homme meurt d’abord dans son environnement
La mer ouverte, les forêts marécageuses isolées.
            
Que d’acharnement pour détruire la soirée
Un jour dans les galères un ciel de plomb
Sous les pieds l’image de l’univers
Hé ! Vous qui ignorez les chemins parcourus.

(Yeni Dergi, 86, novembre 1971)

Compléments :
- Le livre sur le site de l'éditeur. 
-Une soirée d'hommage au poète à l'ambassade de Turquie à Paris.

samedi 25 février 2017

Istanbul/Paris avec Sevgi Türker-Terlemez - I

En octobre 2013, j'avais consacré plusieurs chroniques à la poésie turque. Cet ensemble devait beaucoup à Sevgi Türker-Terlemez qui m'avait permis de participer à un festival de poésie à Istanbul et d'y rencontrer de nombreux poètes. J'ai maintenu les échanges avec elle et pu ainsi par son intermédiaire continuer à m'informer de la vie poétique de son pays. Sevgi Türkez-Terlemez réside depuis plusieurs années à Paris et joue le rôle de passeur entre sa culture d'origine et sa culture d'adoption. La chronique de ce jour et celles qui vont lui succéder seront centrées sur son action pour faire connaître la création poétique et littéraire qui nous vient actuellement d'Istanbul. Mais ses efforts opèrent dans les deux directions, et avec un point de vue turc, j'aurais pu citer tous les auteurs de langue française qu'elle a traduits dans sa langue natale.

Nous allons pour commencer nous attarder sur un livre de poèmes de Ayten Mutlu qui s'intitule Les yeux d'Istanbul. Il a été traduit et présenté en français par Mustafa Balel - sur lequel nous reviendrons - relu et préfacé par Sevgi.


Une des originalités de cet ouvrage est de commencer par deux préfaces. Dans la première, notre amie se livre à une présentation générale de la poésie turque dans laquelle elle distingue la poésie populaire et la poésie populaire amoureuse, de la poésie classique, dite du "divan". Elle explique ensuite l'émergence du vers syllabique comme réaction contre les locutions arabes et persanes. Il fait le pont entre le vers métrique et le vers libre.
C'est sur ce riche héritage que s'est bâtie la poésie d'Ayten Mutlu à laquelle est entièrement consacrée la deuxième préface de Sevgi Türker-Terlemez. On peut y lire notamment ces lignes :
 "Née à Bandırma, ville de la région de Marmara, lieu de transit et des liaisons fréquentes avec İstanbul, Ayten Mutlu vit à Istanbul et Istanbul vit dans ses poèmes. La ville d’Istanbul est toujours jeune avec sa vieille histoire. C’est la ville-poète avec « le platane dans le parc Maçka », l’arbre tant aimé par les poètes turcs. Les yeux  « de ce si jeune Istanbul, Istanbul de dix huit ans » évoquent le train de nuit de Haydarpaşa, des notes de la musique de l’oublie/ comme une poésie lyrique dans la bouche du temps.  
Istanbul, la ville qui va au-delà du temps et le temps présent qui ne s’arrête pas à Dolmabahçe, qui fait marche arrière vers le pays des merveilles dans lequel la jeune fille fait tomber l’une de [ses] pantoufles de vair dans l’escalier du quai Beşiktaş
Avec son poème Les yeux d’Istanbul, Ayten Mutlu emmène, ses lecteurs, sur le bord du bateau  naviguant vers l’inconnu.
La renaissance du poème de Ayten Mutlu dans la langue française se réalise par la traduction de Mustafa Balel, écrivain turc de la ville de Sıvas, de la ville de Pir Sultan Abdal et de Aşık Veysel. 
Bercé par les poèmes et chansons de ces deux grands poètes, Mustafa Balel nous montre à travers les vers de Ayten Mutlu combien  est grande sa joie de traduire sa poésie, combien il est grand son talent de traducteur."

Détachons un extrait de cet ensemble de poèmes, en souhaitant qu'il donne envie de lire les autres : 

FEMİNA

I

nasıl bir ayin gerek bu lanete Femina
yaşamının kırıkları birleşsin diye
hangi büyülü sözlerle dans edeceksin
yeni günün şafağında?

bin yılların laneti bu Femina
başka gün yok başka dünya
hadi dans et, elinde bir tas zehir
ayak bileklerinde demirden halkalarla

sıkılgan hecelerin sedef çiçekleriyle
kanırt çivisini tüm kutsal kitapların
Femina dans et ince topuklarınla
sars kızıl opalini toprağın

uzun kürklü hayvanların ininde
soğuk yıldızların ince yılanı
gibi kıvrıl Kybele ananın suretinde

başka gün yok başka dünya
boyun eğişin gururlu zilleriyle
çal bin yıllık aldanışı Femina


FEMİNA

I

quelle cérémonie faut-il pour cette malédiction, Femina
afin que les tessons de la vie s’unissent
avec quels mots enchantés danseras-tu
à l’aube du nouveau jour ?

c’est la malédiction des millénaires, Femina
il n’y a pas un autre  jour, ni  un autre monde
vas-y danse, avec une tasse de poison à la main
et des anneaux de fer à tes chevilles

avec les fleurs de nacre des syllabes timides
force les clous des livres sacrés
danse Femina avec tes talons aiguilles
secoue l’opale rousse de la terre

dans les tanières des animaux à fourrure longue
love-toi dans la peau de Cybèle  Mère
comme le mince serpent des étoiles froides

il n’y a pas un autre  jour, ni un autre monde
joue la déception millénaire Femina
avec les cymbales orgueilleuses de la résignation

(Poème de Ayten Mutlu / Traduction de Mustafa Balel)

Compléments :
- Sevgi Türker-Terlemez sur Wikipédia.
- Les Yeux d'Istanbul sur le site de l'éditeur.


samedi 4 février 2017

Alep

En juin dernier, Jean-Albert Guénégan était intervenu dans ce blog avec un Billet d'été. Nous le retrouvons en ce début d'année avec ce texte poignant inspiré par la guerre en Syrie et ses terribles conséquences sur la vie des habitants du pays.

Alep - Photographie de Karl Foster sous licence CC0

Suis de ces terres prophétiques venues de loin,
au-delà  des montagnes, des ponts
et des dieux dans les poussières du sable.
 Des d’années dans l’enfer des armes. Les rivières lassées de couler sont rouges du sang de mes  frères, le mien aussi. Ici est mon pays mais les têtes sont folles, trop de malheur à n’en plus pouvoir.

Cette nuit là, je n’ai pas pris la mer mais la route et me suis enfui, arraché mon fils de l’horreur. Impossible de revenir en arrière et pourtant…
Pas de bagages, seulement la peau, les os, la guitare poussiéreuse, désaccordée sur le dos qui pendait, muette et dans le cœur, la peur. La pâle étoile que je suivais semblait aussi en perdition. Béni de larmes, je marchais sans arrêt, dans le noir, sans oublier mon chant d’espoir alors que le ciel me ramenait chez moi. J’égrenais trois ou quatre notes de musique lancinante et deux mots d’amour repris comme un refrain. Mon fils s’épuisait à me suivre. Main chaude dans sa main glacée, je lui ai dit : chantons pour rester humains.
La route nomade et sans retour m’attristait.
Elle me donnait du courage aussi pour avancer vers une terre où je ne suis pas né.
Je ne savais pas vraiment si je passais la frontière, j’étais quelque part et peu importait où.
Cela n’avait rien d’un voyage d’agrément ni d’un abandon des miens. Déchiré, endeuillé, mon cher pays qui n’enfantait plus que la mort, m’échappait. En sa terre, il a retenu ses roses.
Oui, je chantais mais fallait-il que je chante ! Sans arrêt avec mes mots vieux, dans l’espoir qu’ils peignent ma vie d’un peu d’espoir. A tout jamais, s’éteignait le malheureux soleil de là-bas mais je fixais l’horizon sans été, bédouin vagabond égaré, apatride en souffrance zébré de foudre priant le jour de se lever enfin. Absent, muet et le cœur ailleurs chargé de peine infinie, les yeux plus que la voix criaient ma peine, j’oubliais mes rêves les plus déments, perdais les clés de mon  âme, Alep, Palmyre, mon pays, ces martyrs. Je marchais sans fin, encore, toujours mais mon fils main dans la main, sous le bras, avec au cœur le chaos, mes peurs et le souvenir des cris d’enfants brûlés de la terreur des hommes,    guidé par le bleu du ciel mais ne sachant plus par où s’était évadée la belle et noble humanité.
Aujourd’hui, je n’ai rien au-dessus de la tête.
Un toit, est-ce trop demander ? La vie d’hier m’est d’un poids… Comment oublier ça ?
Elle ne s’éloigne pas et ne s’effacera jamais, celle de demain m’est encore inconnue.
Dans les yeux que je sèche, la mort vit partout, des cimetières veillent les cierges des étoiles,
je reviendrai au soleil plus tard
vivre dans la maison du monde,

je ne rentrerai pas ce soir.
                                                                    Jean-Albert Guénégan

samedi 21 janvier 2017

Le souvenir de Michel Miniussi

Michel Miniussi (1956-1992) était un écrivain occitan que ses amis n'oublient pas. Ils continuent d'éditer son œuvre d'un grand raffinement restée pour une bonne part encore inédite. Jean-Pierre Tardif, déjà intervenu dans ce blog, m'a aimablement autorisé à reproduire ici la présentation qu'il a faite de Gràcias (Non deo) dernier livre paru de Michel Miniussi.


Les textes réunis ici, à la suite des recherches de Xavier Bach et du travail de Stéphane Lombardo pour la mise au point de la version occitane ainsi que pour la traduction de la première partie du recueil, ne sont pas des œuvres « secondaires ».

Les lecteurs qui découvriraient l'écriture de Michel Miniussi pour la première fois à travers le présent ouvrage la découvriront au fil des pages dans tous ses traits constitutifs. De plus, ils auront accès à la source, à l'origine même de ce qui sera le parcours littéraire du jeune écrivain,  tant pour ce qui est du traitement des thèmes que pour la langue. Et cette approche « originelle », où les lieux sont directement présents, avec les noms mêmes qu'ils ont dans la réalité, où le désir et ses configurations les plus charnelles sont au cœur des textes, s'avère particulièrement troublante et bouleversante.

Certes, il y a ici, comme dans toutes les œuvres de Michel Miniussi, cette grâce singulière qui s'attache à l'évocation simultanée, sur les ailes du désir, des paysages et des êtres, où le frôlement est toujours en même temps celui de la lumière et des corps. Il y a les échos littéraires et artistiques mobilisés par l'auteur, - échos qui, pour l'écriture occitane , vont des Troubadours aux auteurs du XXe siècle, Denis Saurat, Jean Boudou et Henri Espieut, entre autres. Sans oublier les auteurs italiens et français.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : l'évocation des lieux, des moments et des résonances littéraires qui les accompagnent, prend toujours ici le relief de la vie, dans les battements de cœur des êtres qui la vivent, dans la nudité désirante des corps qui est en même temps la beauté éperdue des âmes. C'est le « chant des corps » magnifiquement célébré par l'auteur, en particulier quand l'être aimé est « plus que nu  ». Et, dans ce contexte, le « chant des poètes », loin de toute « littérature » a justement lui-même cette vie profonde, cette vibration sensible :
« Les mots dans les bouches avaient chair et sang. Aux oreilles ils tintaient, chants d'amour. La poitrine, le visage et les bras, rien ne manquait et tout était offert, fruit, en ces poèmes - Paul Valéry, Dionisi Saurat, Arnaut Daniel – qui gardaient en eux-mêmes un être vivant. »

On l'aura compris, l'écriture de Michel Miniussi, qui mobilise si « précieusement » tant de sources, et qui se déploie esthétiquement, comme on a pu le dire, sous le signe du « baroque », est le contraire même de l'érudition. Le défi, pour l'auteur, était de donner vie à une quête bouleversée d'amour dans des mots et dans un rythme qui soient à la hauteur du désir qui l'animait, qui le portait. Et c'est là que prend sens le choix singulier de la langue d'oc. Que le lecteur relise simplement dans la version occitane originelle le passage ci-dessus, pourtant magnifiquement traduit en français par Stéphane Lombardo, pour avoir une idée de ce que peut apporter la langue d'oc à l'évocation bouleversée du désir et de l'amour. Qu'il aille plus loin, s'il le veut, s'il le peut, avec la lecture de tout ce qui concerne l'« environnement » de la quête, la description des lieux de l'errance amoureuse, Toulouse, Montpellier, la Côte d'Azur, Rome, notamment - lieux eux-mêmes hantés par ce désir que surplombe souvent le spectre de la mort - et il pourra comprendre combien le recours au provençal a été pour l'auteur une nécessité sensible, osons-le dire : une nécessité véritablement « physique ». C'est la langue d'oc, non seulement dans les mots, mais dans le rythme même des phrases, qui donne à cette écriture toute sa sensualité. La langue n'est donc pas une simple « enveloppe verbale ».  A moins de penser avec Paul Valéry, l'un des auteurs souvent cités par Michel Miniussi, que « ce qu'il y a de plus profond dans l'homme c'est la peau ». La peau des mots de la langue d'oc au service de la peau de l'être, de l'intensité véhémente de la quête amoureuse...

C'est en particulier pour cela, pour inciter à un effort de lecture directe dans la langue, que cette édition ne propose pas de traduction de la deuxième partie du recueil  : les textes y apparaissent dans leur version originelle, tels qu'ils ont été écrits, et l'orthographe -contrairement au choix normatif  fait pour la première partie- est celle de l'auteur : c'est la graphie occitane du provençal des années 80 - légèrement différente de l'actuelle, notamment  pour les accents.

                                         Joan-Pèire Tardiu  / Jean-Pierre Tardif

Compléments : 
-  Pour commander le livre : Gràcias (non Deo). Prix : 17 euros. Les Amis de Michel Miniussi, 210 chemin de la Cerisaie, F-06250 Mougins.
- Le site consacré à Michel Miniussi.

samedi 7 janvier 2017

Le souvenir de Jean Ballard et des Cahiers du Sud

Pour commencer l'année, j'aimerais rappeler ce que furent les Cahiers du Sud et ce qu'ils doivent à son fondateur Jean Ballard. Il ne s'agit pas ici de s'abandonner à un simple exercice de nostalgie mais plutôt de se souvenir d'une période faste de la littérature et de la poésie avec l'idée de la retrouver. Car il faut bien le dire, lorsque nous nous livrons à une comparaison avec les temps actuels, le constat n'est pas en notre faveur. C'est un profond sentiment de perte qui nous envahit. A chacun d'entre nous de tenter d'en analyser les causes, elles relèvent autant de la société qui a changé que des individus qui la composent. Ce que nous pouvons déjà dire pourtant, c'est que Jean Ballard étaient animé par un grand désintéressement et une générosité qui lui faisaient oublier sa propre personne. Il ne faisait pas non plus la chasse aux subventions publiques mais cherchait plutôt un financement privé. Le portrait que fait de lui Edmonde Charles-Roux est à méditer.

     

 Complément :
- Sur le rôle joué par André Gaillard aux Cahiers du Sud.